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Un peuple en spectacle

 

Entrevue avec Ghyslain Bouchard réalisée par Bernard Boissonneault, en mars 2002.

 

 

   

Créée en 1988 dans le cadre du 150e anniversaire de Ville de la Baie au Saguenay, La Fabuleuse histoire d'un Royaume, fresque  à grand déploiement unique en Amérique du Nord, a été vue par plus de 600 000 personnes à ce jour. Sur la plus grande scène de théâtre au Québec, 200 comédiens bénévoles, une cavalerie de sept chevaux, 1 600 costumes créés par Olivette Hudon et des décors gigantesques côtoient le monde merveilleux des effets spéciaux. Effets de pyrotechnie jamais vus, jeux de fontaines et de laser, immense plateau tournant de 60 pieds de diamètre, un déploiement visuel à couper le souffle. Écrite et mise en scène par l'historien Ghislain Bouchard, cette rétrospective retrace tous les hauts faits qu'ont connus la région du Saguenay et le Québec. En 35 tableaux, les comédiens locaux jouent des événements vécus par leurs ancêtres, depuis l'occupation amérindienne jusqu'au récent déluge qui a profondément affecté la région en 1996. La plupart des participants qui ont entre cinq et 93 ans n'avaient jamais goûté aux joies des planches avant la réalisation de ce projet. Nous avons rencontré l'auteur de ce succès touristique connu internationalement.

 

 

   

Parlez-nous des débuts de ce spectacle.

 

Les préparatifs de ce spectacle qui soulignait le 150e anniversaire de La Baie ont duré 18 mois. Pendant que j'écrivais le texte, j'ai reçu environ 900 personnes en entrevue et en audition, et sur ce nombre, j'en ai gardé 180. Mon objectif était de faire travailler des gens ensemble. Ils venaient de partout dans la région : La Baie, Chicoutimi, Jonquière, Alma et Hébertville. J'étais convaincu que c'était une formule gagnante et les gens m'ont fait confiance. Fait amusant, la première avait été achetée par les Tremblay d'Amérique, soit deux mille billets pour les membres de cette immense famille.

 

Lors de la générale, qui s'était très mal passée comme toutes les générales dans ce genre de gros spectacles, le directeur général de la ville est venu me voir et il m'a dit : « Comment allez-vous réussir à faire marcher tout cela ? ». La première a été fantastique, avec plus de 80 % des comédiens pourtant qui n'avaient jamais mis les pieds sur scène auparavant. Il y avait de vieilles personnes qui jouaient pour la première fois de leur vie ! Et ils y mettaient un enthousiasme formidable. En plus des 180 comédiens, il faut dire que la technologie avec une bande sonore de cinéma, des effets spéciaux et un éclairage deplus de 800 projecteurs créait un impact énorme.

 

 

Peut-on comparer votre spectacle à ceux que l'on peut voir en France ou aux États-Unis ?

 

Je crois que je suis beaucoup plus proche des grands spectacles historiques américains. Avec le concept de La Fabuleuse, j'ai voulu recréer des scènes de la vie où plus de 100 comédiens dialoguent. Dans cette représentation, la bande sonore est essentielle pour créer l'ambiance, le rythme et l'émotion.

 

 

Quelle a été la réaction du public ?

 

Le succès a été immédiat. On a reçu 30 000 spectateurs de la région. On n'a jamais raté une représentation et c'était toujours meilleur. De sorte qu'il s'est créé un véritable mythe autour de ce spectacle. Dès l'année suivante, environ 15 % des spectateurs venaient de l'extérieur. Après cinq ans, c'était 80 %. On s'est donc aperçu tout à coup que c'était devenu une attraction touristique majeure. Elle attirait 60 000 touristes par année qui faisaient bien évidemment autre chose dans la région. Ce succès a été couronné par plusieurs récompenses et distinctions qui nous ont fait connaître partout ailleurs.

 

 

Avez-vous joué à l'extérieur de Ville-de-La-Baie ?
   

 

En Normandie, à 40 km au sud de Caen, il y a un petit village de 600 habitants qui s'appelle Monsecret. Cette petite communauté présentait un spectacle avec plus de 175 comédiens sur scène. En 1989, des gens de ce groupe sont venus me voir pour organiser un échange. Ils m'ont dit qu'ils voulaient jouer au Saguenay et qu'ils nous recevraient ensuite chez eux. C'était une idée tout à fait étrange ! Imaginez ce que c'est de partir avec 220 personnes et plus de 500 valises. En plus, il n'y avait rien sur place qui correspondait à la scène que nous utilisions à La Baie. On devait jouer dans une ancienne carrière où il n'y avait ni électricité ni eau. On a fait transporter 30 000 mètres cubes de pierre et on a tout construit. Il a fallu trouver sur place les chevaux, les vieilles voitures dans les musées, etc. Et pendant les préparatifs, on habitait chez les gens de Monsecret. On a joué trois soirs devant 10 000 spectateurs. Cette sortie à l'étranger a été un choc culturel formidable. On a fait la Une de beaucoup de journaux français. En revenant ici, tous les diffuseurs et les journaux ont parlé de cette expérience. Par la suite, on a reçu une délégation de 300 artistes de  Puy-du-Fou et les comédiens de La Fabuleuse sont allés chez eux. Et c'est sans compter tous les politiciens qui se sont déplacés pour voir notre spectacle. Cet échange a véritablement lancé La Fabuleuse à l'extérieur de la région, ce qui fait qu'on a commencé à recevoir des spectateurs de l'Ontario, du Nouveau-Brunswick et des États-Unis.

 

 

Comment se fait la mise en marché de ce spectacle ?

 

D'abord, je dirais que ça s'est fait naturellement. Les spectateurs de la région amenaient leurs parents et leurs amis. C'était devenu une nécessité d'avoir vu ce spectacle. Après sont apparus les autocars qui faisaient les circuits La Fabuleuse. Ils venaient de partout, d'aussi loin que New York. Certains soirs, on comptait jusqu'à 35 autocars. Nous sommes devenus très populaires auprès des clubs de personnes âgées et des organisations de travailleurs. Les médias ont fait le reste. Par la suite, on a investi environ 15 % des recettes annuelles dans la promotion.

 

 

   
 

Fjord du Saguenay
Photo : Jean-Pierre Huard
Source : Tourisme Québec

 

Quelles étaient les retombées pour la région ?

 

Pour les hôteliers, c'était une renaissance. Ceux de Jonquière, de Chicoutimi et les rares de La Baie ont connu un achalandage inespéré. Ils faisaient des affaires en or. Et pas seulement pendant la période des représentations. Le spectacle créait un intérêt pour la région. Quand les touristes voyaient le fjord du Saguenay et la beauté du pays, ils élargissaient leur voyage. La Fabuleuse histoire d'un Royaume est devenu un pôle touristique au même titre que le Lac-Bouchette pour les pèlerinages et le zoo sauvage de Saint-Félicien. On a estimé les retombées économiques régionales à plus de sept millions de dollars par saison. Quand s'est ajouté l'autre spectacle, Le Tour du monde de Jos Maquignon, c'est 12 millions de dollars que l'on générait. Cette deuxième production a été interrompue en 1996 à la suite du déluge.

 

 

Avez-vous reçu tout le soutien nécessaire au début du projet ?

 

Au départ, la Corporation du 150e anniversaire de la ville de La Baie était pour le moins prudente. Je savais que le budget de 250 000 dollars pour la production était nettement insuffisant. Le maire de l'époque, Gérard-Raymond Morin, avait confiance et il nous a consenti des fonds supplémentaires de 200 000 dollars. Imaginez : il fallait plus de 800 costumes ! On a dû compter sur le bénévolat de toute la population à toutes les étapes de la préparation du spectacle. Il faut dire que, la première année, le billet coûtait sept dollars. Progressivement, le prix a augmenté et on a réinvesti tous les profits, surtout qu'aucun comédien n'est rémunéré.

 

 

Lors de la préparation, aviez-vous le sentiment que tout cela connaîtrait un tel succès ?

 

J'en étais persuadé. Bien sûr, il y a eu tout un concours de circonstances, mais on avait construit sur du solide. En région, on ne peut pas faire petit, sinon on va rester petit. Pour la bande sonore, qui est d'une très grande qualité, j'avais demandé à un vieil ami, Michel Dumond, de créer la voix de l'Esprit du fjord. C'est l'esprit de la région, quelque chose de merveilleux et de mystérieux que les gens adorent. J'avais mis tous mes efforts pour écrire un texte poétique et je pense que c'est la force du spectacle. Les scènes d'action liées à l'histoire de la région s'appuient là-dessus.

 

 

Avez-vous stimulé le sentiment patriotique des gens du Saguenay-Lac-St-Jean ?

 

Ce n'était pas mon ambition même si j'aime travailler avec cette émotion. J'ai fait beaucoup d'autres spectacles historiques et j'exploite toujours cette veine. Pour La Fabuleuse, beaucoup de gens viennent me voir pour me dire qu'ils sont fiers d'être des « Bleuets ». Et les spectateurs de l'extérieur me font remarquer que nous sommes vraiment fiers dans cette région.

Quand nous sommes allés en Normandie, on nous avait prévenu que les spectateurs seraient sans doute réservés tout en appréciant le spectacle. À la fin de la première partie, ils étaient debout et ils criaient tant ils se reconnaissaient dans la paysannerie au Québec. Et puis toute l'histoire du Régime français les passionnait. On aurait pu jouer de nombreuses années là-bas.

 

   

Quel est l'avenir de La Fabuleuse histoire d'un Royaume ?

 

C'est un spectacle pour lequel il y aura toujours un public. Le danger, c'est le succès ! L'équipe devient moins rigoureuse et les relations deviennent parfois difficiles. Un spectacle qui marche bien pendant aussi longtemps est souvent plus destructif qu'un spectacle qui va moins bien. On risque d'oublier les spectateurs. Il y a des gens qui sont là depuis 15 ans et les nouveaux, les jeunes entre autres, qui se greffent à l'équipe ne comprennent pas toujours les exigences nécessaires à la qualité. Heureusement, comme la bande sonore est déjà pré-enregistrée, on peut faire jouer à peu près n'importe qui tant qu'il ou elle peut bouger et danser convenablement. Plus de 700 comédiens ont joué La Fabuleuse et personne du groupe n'a intérêt à ce que cela cesse.

 

 

Comment voyez-vous l'avenir touristique de la région ?

 

La qualité du pays, des paysages et des gens est là pour rester. Le dépeuplement n'est pas assez contré. En France, des villes comme Bordeaux, Nantes et Lille sont des centres de création considérables. Ici, tout est centré sur Montréal. Avec la mondialisation, ce n'est pas prêt de s'arrêter. Et tant qu'on n'aura pas une route digne de ce nom pour nous relier au reste du Québec... Avec une autoroute sécuritaire, on mettrait 1 h 30 pour se rendre à Québec et cela changerait tout. Mais rien n'est  perdu. Il y a ici des ressources énormes et la vie en région est bien supérieure à celle des grandes villes.


Dernière mise à jour : 2009/06/17

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